Mission Lubrizol : ce que je retiens des auditions de cette 1ère semaine

Après l’installation de la mission d’information de l’Assemblée nationale la semaine dernière, les députés ont commencé cette semaine les auditions. Après plus de 8h d’auditions, je tenais à vous faire un point sur ce que je retiens de celles-ci.

Le premier point qui est frappant, c’est le rôle essentiel joué par les pompiers et que je peux résumer ainsi : qu’avons-nous évité ? Contrairement à la catastrophe d’AZF à laquelle l’incendie de Lubrizol est souvent comparé, il n’y a eu avec ici ni mort ni blessé et aucun dégât matériel en dehors de 3 entrepôts brûlés. Grâce à l’action efficace des pompiers et leur courage incroyable, nous avons évité un drame avec des dizaines voire des centaines de morts.  Nous ne devons pas l’oublier.

Imaginez-vous que plus de 15 kilomètres de tuyaux ont été déployés sur le site. Au plus fort de l’incendie plus de 30 000 litres d’eau (l’équivalent de 12 piscines olympiques) ont été déversés sur le feu chaque minute. Par 3 fois, les pompiers ont dû reculer devant ce qui a été qualifié de « lave de feu et d’hydrocarbure » par le directeur du SDIS 76 (sapeurs pompiers de la Seine-Maritime). Cette vague de plusieurs centimètres de hauteur de flammes a menacé les 200 pompiers mobilisés de la Seine-Maritime, soutenus par des pompiers de 5 départements limitrophes équipés de dizaines d’engins dont notamment des fourgons d’émulseurs de mousses qui ont dû être déclenchés simultanément pour éteindre cet incendie. A partir de leur déclenchement vers 8h du matin, il n’aura fallu que 4h aux fourgons des sapeurs pompiers pour éteindre l’incendie de Lubrizol, alors qu’il avait fallu plus de 3 jours en Angleterre pour un feu « similaire ».

Nous ne pouvons que nous féliciter d’avoir la chance de vivre dans un pays où les sapeurs pompiers sont aussi compétents, équipés, professionnels et surtout capable de risquer leur vie pour sauver les nôtres. Vraiment, du fond du coeur et à jamais, merci à eux.

Les pompiers nous ont indiqué également que si la fumée n’était pas saine – ce dont personne ne doutait – le danger était uniquement présent au sein du panache. La chaleur générée par le feu a envoyé le danger en hauteur, à plus de 400 mètres dans le ciel au début de l’incendie. Cette fumée était donc largement au-dessus de toutes les habitations et ne posait aucun risque immédiat pour la santé. Ce panache s’est ensuite dilué dans l’atmosphère jusqu’à ce que la pluie fasse retombée les suies à certains endroits. Les sapeurs pompiers, tout comme la population, n’étaient donc pas en danger du fait de respirer autour du site. Je n’oublie pas bien entendu l’odeur nauséabonde d’hydrocarbure qui a pu générer une gêne très forte chez certaines personnes (picotements, mal de gorge et de tête voire vomissements et vertiges).

Difficile de faire le bilan de cette semaine d’audition sans citer le PDG de Lubrizol. Il dit vouloir agir en bon voisin et qu’à ce titre il assume les dégâts causés par l’incendie sur notre territoire et indemnisera les agriculteurs, les commerçants et les petites entreprises impactés par cette situation. Il a également annoncé qu’il souhaitait s’engager pour l’attractivité de la métropole de Rouen et de la Normandie. C’est positif même s’il devra évidemment préciser ce qu’il voulait dire par là. Il a également indiqué qu’il souhaitait que les indemnisations soient versées rapidement aux victimes. Enfin, il s’est excusé du mal qui avait été causé par cet incendie. Nous aurons l’occasion de surveiller que les paroles soient suivies d’actes.

Puisque l’on cite Lubrizol, évoquons aussi le cas de Normandie Logistique. Nous n’avons pas encore auditionné le PDG de cette entreprise mais lors de la séance d’hier, le responsable de la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement ; organisme qui gère les contrôles des sites industriels) a indiqué que des infractions pénales avaient, semble-t-il, été constatées sur le site et qu’il allait en informer le parquet. Nous ne savons pas de quoi il s’agit à ce stade mais nous avons demandé des éléments et l’enquête judiciaire devra déterminer si cela peut avoir un lien avec l’incendie. Nous suivrons ça de très près pour apporter la vérité aux citoyens.

Concernant la cause de l’incendie, le flou demeure sur l’origine. Le PDG de Lubrizol nous indique être persuadé que cela vient de l’extérieur du site. Toutefois, l’appel téléphonique aux pompiers passé à 2H39 par un employé d’une entreprise voisine (Triadis) fait état d’un  départ de feu sur le site même de Lubrizol. De plus, les sapeurs pompiers semblaient indiquer pendant l’audition que l’origine de l’incendie se situerait sur le site de Lubrizol, à l’extérieur et à proximité du bâtiment appelé A5. Voilà les éléments dont nous disposons à ce stade sur l’origine de l’incendie.

La DREAL est revenue longuement sur les contrôles qui ont pu être effectués ces dernières années par les services de l’Etat chez Lubrizol (38 entre 2013 et le 26 septembre 2019). L’entreprise était en règle. Il y a bien eu une mise en demeure de corriger des défauts de sécurité incendie à l’été 2017 mais des travaux ont été réalisés et le site respectait ses obligations depuis novembre 2018. Il est à noter que cette mise en demeure concernait la partie production du site et non la partie d’enfûtage et de stockage qui est, finalement, la seule impactée par l’incendie.

Suite à l’incident du mercaptan en 2013 et du fait de l’élaboration d’un PPRT (Plan de Prévention des Risques Technologiques), la DREAL a demandé ces dernières années de nombreuses modifications du site pour réduire les risques d’un incendie et des sur-accidents. Nous ne saurons jamais si cela a permis d’éviter le pire suite à l’incendie du 26 septembre mais cela est très probable. Toutes les entreprises de type SEVESO doivent réaliser un PPRT. Les sapeurs pompiers ont indiqué que ce document leur avait été extrêmement utile pour savoir quoi faire une fois arrivés sur le site, sur la manière de gérer l’incendie et sur les risques qu’il présentait. Le PPRT indiquait par exemple qu’un incendie de ce type pouvait rejeter des dioxines (ce qui s’avère ne pas être le cas avec cet incendie de ce que nous savons) et générer de la suie.

Avec les différentes personnes que nous avons auditionnées, nous sommes également revenu sur les nombreuses analyses réalisées le jour J et depuis le 26 septembre. A ce stade, les analyses sont rassurantes et permettent de confirmer qu’il n’a pas été dangereux pour la population de respirer l’air, que l’eau du robinet est potable, que les produits alimentaires sont consommables (sauf les produits souillés par la suie qui ont été détruits par les agriculteurs) et que les terres ne sont pas polluées. Les analyses vont continuer pour assurer un suivi de long terme, ce que les habitants ont légitimement réclamé.

Si la gestion de l’incendie en tant que tel semble avoir été à la hauteur de l’événement, on ne peut pas en dire autant de l’information de la population. L’information des habitants, et c’est partagé par tous ceux que nous avons auditionnés, doit être améliorée. Les services de l’Etat ne disposent pas d’outils pour communiquer une information fiable à l’ensemble de la population. La multiplication des canaux de diffusion, les réseaux sociaux et l’absence de culture du risque au sein de la métropole de Rouen sont des éléments qui ont participé à la confusion que nous avons vécue. La population s’est sentie abandonnée par les services de l’Etat alors même qu’ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour protéger la protéger et éteindre l’incendie. Nous devrons absolument faire des propositions à ce sujet dans le cadre de la mission d’information.

Le travail de la mission d’information continue mercredi et jeudi prochain avec les auditions du préfet de la Seine-Maritime, les PDG France de Lubrizol et de Normandie Logistique et des représentants d’élus locaux impactés par le passage du panache de fumée.

Damien ADAM, Député de Seine-Maritime

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